• L'équipe de la Banque mondiale en charge des études sur la mesure des niveaux de vie joue un rôle essentiel sur le terrain.
  • En 26 ans, 88 enquêtes ont été réalisées dans le monde auprès des ménages pauvres, dont 90 % sont accessibles au public.
  • Les micro-données recueillies de première main permettent de mieux appréhender les niveaux de vie, de pauvreté et d'inégalité.

Le 5 mai 2011 — Régulièrement, pendant une période de deux à trois semaines, Kathleen Beegle s'absente, direction l’Afrique et ses grands espaces. Elle atterrit généralement sur une piste poussiéreuse, loue un pick-up avec l'un de ses collègues et arrive à destination après quatre à six heures de route.

Enfin, si tout se passe bien… Car il arrive parfois qu’ils tombent sur un pont qui s’est effondré ou sur une route embourbée. Le trajet peut alors devenir très long et cahoteux. Pour passer le temps, ils écoutent de la musique religieuse à la radio ou de vieilles cassettes audio des années 80 de Dolly Parton ou Julio Iglesias. La nuit, Kathleen Beegle dort dans la voiture, ou sous une moustiquaire. La plupart des villages, explique-t-elle, n'ont pas encore accès à l'électricité. « La nuit est tellement noire qu'on peut distinguer chaque étoile. »

Kathleen n'est pas une exploratrice travaillant pour National Geographic. Non, c’est une économiste et elle fait partie des neuf membres du programme d’enquêtes auprès des ménages mené par le Groupe de recherche sur le développement de la Banque mondiale. Neuf chercheurs qui doivent voyager loin pour collecter des données sur les foyers les plus pauvres de la planète, les analyser et étudier les différentes méthodes d'enquête.

Leurs études sur la mesure des niveaux de vie (en anglais Living Standard Measurement Study ou LSMS) sont essentielles pour de nombreuses parties prenantes en ce qu’elles les aident à mieux appréhender les niveaux de vie, de pauvreté et d'inégalité dans le monde ou plus particulièrement dans un pays ou une région. Au cours des 26 dernières années, cette équipe a contribué à la réalisation de 88 enquêtes, du Nicaragua au Timor-Leste en passant par l'Iraq.

Ces études sont conduites à la demande des gouvernements, des bailleurs de fonds ou des équipes-pays de la Banque mondiale. Dans le cadre d'une initiative financée par la Fondation Bill et Melinda Gates, de nouvelles enquêtes sont en cours dans six pays d'Afrique subsaharienne et visent à améliorer les données sur l’agriculture, sachant que celles-ci sont actuellement peu fiables, voire inexistantes. Tout comme pour les autres enquêtes réalisées dans le cadre de l'étude LSMS, les fonds sont transmis, par le biais de la Banque mondiale, aux pays — c’est-à-dire principalement aux bureaux nationaux de statistiques — et servent à recueillir les données avec l'aide technique de la Banque.

Comme l’explique sa responsable, Kinnon Scott, cette équipe travaille depuis 30 ans aux côtés des gouvernements afin de garantir le libre accès aux données des enquêtes, dont ces derniers sont les propriétaires. Ainsi, l'une des conditions pour qu'un gouvernement prenne part à un programme LSMS en Afrique subsaharienne ou en Amérique latine, par exemple, nécessite qu'il accepte par avance que les données de l'étude soient rendues publiques. À ce jour, les résultats concernant 90 % de la totalité des enquêtes LSMS sont accessibles au public. La plupart peuvent être téléchargés sur le site web dédié de la Banque mondiale, www.worldbank.org/lsms ; pour un certain nombre, ils peuvent également être obtenus sur CD par courrier ou directement auprès des bureaux nationaux de statistiques, précise Diane Steele, coordinatrice des enquêtes auprès des ménages au sein de l’équipe LSMS.

Du début à la fin de chaque projet, l'équipe travaille en collaboration avec les institutions gouvernementales — en particulier leurs bureaux nationaux de statistiques — à la conception, la réalisation et l’analyse des enquêtes. L'équipe s'attache à transmettre aux responsables et aux travailleurs de terrain les savoir-faire et compétences nécessaires à la mise en place et au bon fonctionnement d'un système de collecte des données spécifiquement adapté à un pays. Elle travaille également avec les décideurs politiques, les milieux de la recherche et les différents acteurs locaux.

Cette approche s'est avérée payante. Le Pérou, par exemple, qui a abrité en 1985 la première enquête LSMS, a intégré cette dernière à son propre travail de collecte de données, sans plus recourir aux conseils techniques de l'équipe de la Banque mondiale. Le Népal et l'Albanie, entre autres pays, sont également parvenus à mener leurs propres enquêtes tandis que les méthodologies et les pratiques développées par l’étude LSMS sont reprises dans un grand nombre d'enquêtes dans le monde entier.

Les questionnaires des enquêtes LSMS couvrent un grand nombre de sujets : démographie, éducation, santé, travail, consommation, finance, production agricole et activités non agricoles, etc. Chaque questionnaire traite de questions spécifiques au contexte, en lien avec la demande de chaque gouvernement concerné. Par exemple, l’Albanie va s’intéresser plus particulièrement aux flux migratoires, le Malawi à l’utilisation des engrais et le Panama aux transferts conditionnels en espèces. Les questionnaires doivent cependant être suffisamment compatibles entre eux pour permettre les comparaisons entre les enquêtes.

Certains sujets sont plus épineux que d'autres : comment convertir « trois seaux de maïs », « une pile de tomates » ou encore « trois plats de céréales » en unités mesurables de quantités ou en calories ? Une assiette plate de noix de cajou pourra peser 300 grammes, alors qu'une assiette creuse pourra contenir le double de calories. Certaines questions sont également difficiles à traduire dans les langues locales et l'équipe doit réaliser en amont une longue série d’expériences et de tests sur le terrain afin de s'assurer que le questionnaire est opérationnel dans chaque contexte spécifique.

« Une enquête est un art autant qu'une science », observe Gero Carletto, responsable du projet concernant les données agricoles en Afrique. « Le fait de corriger les petites erreurs qui peuvent survenir lors de la préparation ou de la réalisation de l'enquête, et d’intervenir le plus tôt possible, peut avoir des répercussions très considérables sur la qualité des données. »

L'équipe LSMS passe chaque année plusieurs mois sur la route afin de rencontrer les autorités et les partenaires du développement. Surtout, le but de ces voyages est de travailler en collaboration étroite avec les bureaux nationaux de statistiques et les équipes locales, et de veiller ainsi à la qualité des données. De fait, l'équipe de la Banque mondiale est renommée pour la mise en point et l’adoption de protocoles rigoureux pour le contrôle de la qualité des données.

Pour Kathleen Beegle et les autres membres de l'équipe, le temps passé à voyager avec les équipes locales d’enquêteurs est précieux. Le groupe, qui comprend généralement un superviseur et trois ou quatre personnes en charge des entretiens, circule généralement en véhicule tout-terrain, le toit chargé de son matériel de mesure, des bagages, des réserves d’eau et autres ustensiles de cuisine. Leur déplacement peut durer jusqu'à trois ou quatre mois, parfois même une année. Un membre de l'équipe LSMS pourra se joindre à eux pendant quelques jours ou quelques semaines.

Trouver un échantillon représentatif et aléatoire de ménages ou d’individus n’est pas sans écueil au cœur des régions rurales d'Afrique ou d'Asie du Sud, où les rues ne sont que rarement indiquées. Et pour parler aux membres des familles qui travaillent, il est souvent nécessaire de prévoir des visites très tôt le matin ou tard le soir.

Certaines enquêtes sont particulièrement complexes. Par exemple, le programme financé par la Fondation Gates en Afrique porte sur 5 000 ménages par pays et prévoit d'effectuer des comparaisons dans le temps. Mais, entre chaque enquête, les gens décèdent, se marient, déménagent à plusieurs centaines de kilomètres et il peut être difficile de les retrouver ; dans les cas extrêmes, certains pourront même se retrouver en prison ou se cacher de leurs créanciers.

Mais, une fois que les équipes rencontrent le ménage qu’ils veulent interroger, les gens répondent généralement volontiers à leurs questions. Et au fil du temps, raconte Kathleen Beegles, les enquêteurs en savent tellement sur la situation d’une famille qu'ils ont presque l'impression de faire partie de sa vie. « Les gens sont souvent très gentils avec nous. Ils offrent le thé, vous repartez avec un sac de noix… Ils sont vraiment très pauvres mais si généreux qu’ils m'offrent ce qu'ils ont ».

Pour en savoir plus, veuillez vous rendre sur www.worldbank.org/lsms ou écrire à LSMS@worldbank.org.

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